On vous a prévenue pour les larmes. Pour la fatigue, le baby blues, peut-être même pour la dépression post-partum. Mais la colère ? Celle qui monte d'un coup, sans prévenir, pour une couche mal fermée ou un lave-vaisselle pas vidé ? Celle-là, presque personne n'en parle. Et c'est justement pour ça qu'elle fait si peur quand elle arrive.
Si vous avez déjà crié plus fort que vous ne l'auriez voulu, claqué une porte, serré les poings devant un bébé qui pleurait pour la dixième fois de la nuit, et que vous vous êtes ensuite retrouvée assise par terre, effondrée de honte, sachez ceci : vous n'êtes pas la seule, et ce n'est pas le signe que vous êtes une mauvaise mère.
Qu'est-ce que la colère post-partum, concrètement ?
La colère post-partum, ce n'est pas de l'agacement ordinaire. C'est une colère disproportionnée par rapport à ce qui la déclenche, qui arrive vite et qui laisse souvent une trace de honte derrière elle. Elle n'est pas répertoriée comme un trouble à part entière : les professionnels de santé la considèrent généralement comme un symptôme, le plus souvent lié à une dépression ou à une anxiété post-partum. Ce que cela change concrètement pour vous : ce n'est pas un trait de caractère, c'est un état qui se traite, avec les mêmes approches que celles qui fonctionnent pour la dépression et l'anxiété périnatales.
Ce n'est pas un phénomène marginal. Selon l'enquête nationale périnatale menée par Santé publique France en 2021, 16,7 % des mères présentent une dépression du post-partum à deux mois de l'accouchement, et 27,6 % rapportent des symptômes anxieux importants. La colère, elle, n'est pas comptabilisée séparément dans ces études, mais elle fait partie des symptômes que ces chiffres recouvrent.
On la reconnaît à certains signes : un seuil de patience qui s'effondre beaucoup plus vite que d'habitude, l'envie de crier ou des cris qu'on n'arrive plus à arrêter, une agressivité tournée vers les objets (une porte qui claque, quelque chose qu'on jette), l'impression d'avoir le sang qui bout en permanence, même entre deux crises, et cette scène qu'on rejoue en boucle des heures après, encore furieuse. Elle retombe le plus souvent sur les personnes les plus proches, en particulier le partenaire. Et presque toujours, elle laisse place à une honte intense une fois retombée. D'ailleurs, cette honte dure souvent bien plus longtemps que la colère elle-même : la crise dure quelques minutes, la culpabilité peut durer des jours.
Pourquoi cette colère arrive ?
Plusieurs facteurs se superposent, et aucun n'est une question de volonté :
- La chute hormonale. Les niveaux d'œstrogène et de progestérone s'effondrent brutalement après l'accouchement, et ces deux hormones jouent un rôle direct dans la régulation de l'humeur.
- Le manque de sommeil. Un sommeil haché de façon prolongée dégrade mesurablement la régulation émotionnelle. C'est de la physiologie, pas un manque de patience.
- Une sollicitation permanente, sans répit. La colère est une réponse fréquente au fait d'être constamment demandée, sans possibilité de sortir de la pièce.
- Le bouleversement identitaire. Devenir mère implique de vraies pertes : de l'autonomie, du rapport à son corps, d'une partie de qui on était avant. La colère est une réaction normale face à une perte que personne ne reconnaît comme telle.
- L'écart entre ce qu'on nous avait promis et ce qu'on vit. On vous a dit que ce serait la plus belle période de votre vie. Découvrir que ce n'est pas le cas produit une colère bien particulière.
- Un accouchement difficile ou un vécu traumatique non digéré. Une naissance compliquée peut laisser une colère qui n'a nulle part où aller.
Ce que ce n'est pas (et pourquoi il faut le distinguer).
Toute irritabilité post-partum ne se vaut pas, et la distinguer change la réponse à apporter. D'autres facteurs peuvent entraîner la même irritabilité, et il est important d'écarter chacun d'entre eux, car chacun nécessitent une prise en charge différente.
Le baby blues touche une très large majorité des jeunes mères dans les deux premières semaines, atteint son pic vers le cinquième jour, et se résorbe seul. Une colère encore présente à six semaines n'en fait plus partie.
Une thyroïdite du post-partum peut aussi produire de l'irritabilité, de l'anxiété, des palpitations et des troubles du sommeil, un tableau qui ressemble beaucoup à un trouble de l'humeur. Un simple bilan sanguin permet de le vérifier, ça vaut la peine d'en parler à votre médecin ou votre sage-femme.
Plus rarement, une irritabilité marquée peut être un signe de trouble bipolaire plutôt que de dépression. Si la colère s'accompagne d'un besoin de sommeil qui chute nettement, de pensées qui s'emballent ou d'une impulsivité inhabituelle, c'est une information importante à transmettre à un professionnel, car elle change la prise en charge.
Enfin, une douleur non traitée, une anémie ou un épuisement sévère rendent tout plus difficile à supporter, et ce sont des causes qui se corrigent.
Rien de tout cela ne doit retarder une demande d'aide. Cela veut simplement dire qu'un bilan physique et un accompagnement psychologique se complètent, l'un ne remplace pas l'autre.
Quand cette colère est une urgence ?
La plupart des colères post-partum font peur mais ne sont pas dangereuses. Certains signes demandent une aide immédiate :
- vous êtes passée près de faire du mal à votre bébé, à votre partenaire ou à vous-même, ou vous avez peur d'en arriver là
- des pensées de vous faire du mal
- une confusion, plusieurs nuits sans sommeil, de la paranoïa ou des choses que vous croyez vraies mais que les autres ne perçoivent pas : ces signes peuvent évoquer une psychose post-partum, une urgence médicale
En France, le 3114 est le numéro national de prévention du suicide, gratuit et disponible 24h/24, 7j/7. Allo Parents Bébé (0 800 00 34 56) écoute les parents en difficulté avec leur bébé, tous les jours de 10h à 20h. En cas de danger immédiat, le 15 ou le 112.
Demander de l'aide parce que vous avez peur de votre propre colère n'est pas un aveu de dangerosité. C'est exactement le contraire : c'est ce que fait une mère attentive.
Ce qui aide sur le moment .
Ces gestes ne traitent pas ce qui se passe en profondeur, mais ils permettent de tenir les quelques secondes qui évitent que la colère ne déborde.
- Posez le bébé en sécurité dans son lit et sortez de la pièce. Un bébé qui pleure dans son berceau ne court aucun danger. S'éloigner quelques minutes n'est pas un abandon, c'est un acte responsable.
- Changez votre état physique : de l'eau froide sur les poignets ou le visage, sortir prendre l'air, une expiration plus longue que l'inspiration.
- Nommez ce qui se passe à voix haute, à votre partenaire si vous en avez un : "je sens que je vais craquer, j'ai besoin de dix minutes". Dit à l'avance, ça fonctionne mieux qu'on ne le croit.
- Repérez les moments où la colère revient le plus souvent : la fin de journée, le troisième réveil de la nuit, la question du dîner. Connaître le schéma permet de s'organiser autour.
Ce qui se travaille en profondeur
Comme cette colère est le plus souvent le symptôme d'un état plus large, c'est cet état qu'il faut adresser pour qu'elle s'apaise durablement.
C'est précisément là que je travaille avec les mères que j'accompagne en hypnothérapie périnatale. L'hypnose permet d'aller chercher ce qui se passe sous la colère (l'épuisement non écouté, la perte identitaire, parfois un accouchement dont le récit n'a jamais été posé) sans avoir à tout reformuler avec des mots. Ce travail se fait en complément d'un suivi médical quand il est nécessaire, jamais à sa place.
Questions fréquentes
La colère post-partum, c'est fréquent ?
Oui, c'est reconnu comme une manifestation possible de la dépression et de l'anxiété post-partum, même si elle n'est pas comptabilisée comme un trouble à part. Fréquent ne veut pas dire qu'il faut vivre avec sans rien faire.
Est-ce que ça veut dire que je risque de faire du mal à mon bébé ?
Ressentir de la colère n'est pas la même chose que vouloir agir dessus. Le fait même que cette question vous inquiète montre que vous restez attentive à vous-même. Si vous êtes déjà passée tout près de passer à l'acte, ou si cette peur vous habite souvent, parlez-en aujourd'hui à votre médecin, votre sage-femme, ou appelez le 3114.
Combien de temps ça dure ?
Il n'y a pas de durée type. Tout dépend de ce qui l'alimente et si cette cause est prise en charge. Sans accompagnement, une dépression post-partum peut s'étirer sur plusieurs mois. Avec un suivi adapté, ça s'apaise généralement plus vite.
Peut-on avoir cette colère sans être en dépression ?
Oui. Elle peut accompagner une anxiété post-partum, un vécu de naissance traumatique, ou simplement un épuisement physique sévère. Parfois la cause est purement physique, comme un trouble de la thyroïde. Un professionnel peut vous aider à démêler ce qui se joue pour vous.
Pourquoi je suis en colère plutôt que triste ?
La dépression ne prend pas toujours la forme des larmes qu'on imagine. La colère, l'irritabilité ou l'engourdissement émotionnel en sont des expressions tout aussi valables, et c'est justement une des raisons pour lesquelles elle passe souvent inaperçue chez les mères qui ne pleurent pas.
Si vous vous reconnaissez dans cet article, vous n'avez pas à attendre que ça empire pour en parler. Un échange de 20 minutes suffit pour voir si cet accompagnement peut vous être utile.